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La mine d’or à la croisée du push et du pull

Comment faire travailler ensemble une Supply Chain push piloté par la prévision et un modèle pull piloté par la demande ? Il faut choisir chacun pour ce qu'il fait le mieux.

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Nos précédents articles, de la série La prévision à Mille Milliards de dollars, posaient un constat sans appel. Le MRP piloté par la prévision repose sur des hypothèses qui ne tiennent plus. Un modèle opérationnel tiré par le flux fonctionne mieux. Il remplace ce que la consommation réelle a utilisé. Il s'appuie sur des buffers pour absorber la variation. Il libère du besoin en fonds de roulement, améliore le service, et met fin au mode pompier quotidien. Ce constat tient toujours. Mais une thèse forte se prête à la mauvaise lecture.

Certains lecteurs en concluent que la prévision est l'ennemie, et que le flux tiré est toujours la réponse. Ce n'est pas le cas. Toute supply chain compte des décisions que le pull ne peut pas prendre, parce que le signal de consommation n'existe pas encore. Cet article parle de ces décisions-là. Il montre la valeur que l'on gagne à utiliser push et pull ensemble — délibérément.

Le mauvais débat

Depuis des décennies, les planificateurs se disputent sur le même point. Un camp dit : anticipez. Prévoyez la demande, positionnez le stock, pilotez l'ordonnancement à partir du plan. L'autre dit : attendez et réagissez. Attendez le signal de consommation, remplacez ce qui a été utilisé, et laissez les buffers absorber le reste. C'est le débat push contre pull. C'est aussi « piloté par la prévision » contre « piloté par la demande », MRP contre DDMRP.

Chaque camp peut pointer les échecs de l'autre. Le push, c'est la prévision qui a mis l'usine en pièces. Le pull, c'est le buffer vide quand arrive la commande annuelle. Chaque camp a raison sur l'autre et tort sur lui-même. Les deux méthodes fonctionnent, et les deux échouent — mais pas aux mêmes endroits. Ce ne sont pas deux philosophies qui se disputent toute la supply chain. Ce sont deux outils qui répondent à deux questions différentes.

À quoi sert chaque méthode

Le pull répond à une question sur ce que vous pouvez voir. Quand une pièce est consommée, une unité vendue, un colis prélevé… c'est de la demande réelle. C'est le seul signal qui ne peut pas se tromper. Le pull remplace ce qui a été utilisé. Quand la demande varie et que la prévision est faible, rien ne bat le fait de caler l'approvisionnement sur ce qui s'est réellement passé. Le pull est le moteur d'une supply chain saine. Il doit en piloter l'essentiel, le plus souvent.

Le push répond à une question sur ce que vous ne pouvez pas encore voir. Certaines décisions précèdent tout signal de consommation. Un nouveau produit qui n'a jamais été expédié : il n'envoie aucun signal. La mise en place d’une nouvelle capacité de production peut prendre jusqu’à dix-huit mois à installer ; elle ne peut pas attendre la commande qui la justifiera. Un achat anticipé en prévision de nouveaux droits de douane ou d’une une hausse de prix engage l'entreprise avant qu'aucune commande n'arrive. Chacune de ces décisions vise une demande qui n'a laissé aucune trace. Seule une prévision peut les guider. C'est la seule chose que le push fait et que le pull ne peut pas faire.

« Le pull remplace ce qui a déjà été consommé. Le push prépare ce qui ne l'a pas encore été. L'erreur, c'est de demander à un seul outil de faire les deux métiers. »

Où se trouve la valeur : la prévision positionne et teste — elle ne remplace pas

Voici l'idée centrale de cet article. La prévision a deux métiers : positionner, et tester le modèle opérationnel. Elle ne devrait jamais piloter le réapprovisionnement.

Le MRP commet la première erreur. Il laisse la prévision piloter le réapprovisionnement. Il crée les ordres d'achat, de production et de distribution à partir d'un chiffre qui est faux à la maille article — et d'autant plus faux qu'on descend dans le détail. C'est le push qui fait le travail du pull. C'est la cause du surstock, du mauvais service, et du mode pompier.

Les défenseurs du pull peuvent commettre l'erreur inverse. Ils jettent la prévision à la poubelle. Cela fonctionne… jusqu'à ce qu'on atteigne les décisions que la consommation ne peut pas voir : le nouveau produit, la capacité à long délai, la fabrication avant un arrêt programmé. Ces décisions-là sont alors mal prises, ou pas prises du tout. La création de valeur se situe entre les deux erreurs. Utilisez le pull pour toute décision qu'un signal de consommation fiable peut cadencer. Utilisez la prévision uniquement là où ce signal n'existe pas encore — et uniquement pour positionner et tester, jamais pour piloter le réapprovisionnement. Une seule question tranche le vieux débat, pour n'importe quelle décision de la chaîne.

« Existe-t-il un signal de consommation fiable à l'horizon de cette décision ? Si oui, pull. Si non, push — pour positionner — puis transmettez la décision au pull dès que le signal arrive. »

Où prévision et pull travaillent ensemble

Si la prévision ne pilote pas le réapprovisionnement, où se place-t-elle ? Contrairement à une idée répandue, pas en tête de flux. On entend souvent dire que les articles à long délai sont poussés sur un plan et que les articles à délai court sont tirés. Cela confond délai et méthode, et c'est faux. Un article à demande avérée est protégé par un buffer et tiré — quel que soit son délai. De fait, un long délai est la principale raison d'utiliser un buffer. La place de la prévision ne dépend donc pas de la position de l'article dans le flux. Elle dépend d'une seule chose : l'existence, ou non, d'un signal de consommation fiable. Cela donne à la prévision deux métiers bien définis.

La prévision dimensionne le buffer.

Le cas le plus courant est une saisonnalité récurrente. Quand la demande monte et redescend selon un cycle annuel connu, utilisez la consommation journalière prévisionnelle pour dimensionner le buffer — pas la moyenne passée. Augmentez le buffer pour la haute saison, puis baissez-le à la fin de la saison. Le service reste élevé pendant le pic, et vous n'immobilisez pas de stock dans les mois calmes. Une promotion planifiée fonctionne de la même façon. C'est une hausse de demande courte et planifiée. Vous montez le buffer avant la promotion et le redescendez après. Dans les deux cas, la prévision dimensionne la hausse attendue. Elle ne crée pas la demande qui déclenchent le réapprovisionnement. Le réapprovisionnement reste piloté par la consommation. Le planificateur fixe un taux de demande ; il ne court pas après des chiffres isolés.

Certains événements sont trop brutaux pour qu'un buffer les absorbe après coup.

Un pic ponctuel — un Black Friday, un lancement adossé à un événement, une grosse commande — compresse des semaines de demande en une journée. C'est largement en-dessous du délai de réapprovisionnement. Le pull ne peut pas rattraper : le temps de voir la demande, l'événement est terminé. Ici, la prévision fait plus. Vous construisez à l'avance une quantité dédiée à l'événement. Vous positionnez le stock avant le pic, vous l'écoulez pendant l'événement, puis vous revenez à la normale. C'est le cas le plus net de positionnement par la prévision, avec le lancement de produit. Comme pour un lancement, c'est limité, planifié, et rendu au pull dès la fin de l'événement.

La prévision positionne le lancement.

C'est le travail que le pull ne peut pas faire du tout. Un nouveau produit n'a pas d'historique de vente, donc rien sur quoi caler le rythme. Un buffer dimensionné à partir d'une demande nulle n'est qu'une supposition. La seule façon sérieuse de positionner un lancement, c'est une prévision. Vous la construisez à partir de produits comparables, de caractéristiques produit partagées, et d'un jugement éclairé sur le lancement, le circuit de distribution et la promotion qui l'accompagne.

Puis, à mesure que les ventes réelles arrivent, la prévision de lancement compte de moins en moins et le signal de consommation compte de plus en plus. L'article bascule sous pull. La valeur n'est pas la prévision de lancement elle-même (chaque éditeur de solution propose une approche). La valeur correspond à la bascule que vous concevez : le moment où un article passe de la prévision à la consommation, et, en fin de vie, revient à une décroissance planifiée. La plupart des entreprises ne conçoivent jamais cette bascule. Soit, elles gardent la prévision de lancement trop longtemps et portent le surstock pendant un an, soit, elles font confiance à un signal précoce trop faible et tombent en rupture.

Quand le signal existe mais qu'il est faux

Le cas du lancement de produit, c'est l'absence de signal. L’autre cas à problème, c'est un signal qui existe, mais auquel vous ne pouvez pas faire confiance. L'équipementier automobile en est l'exemple le plus net. Un fournisseur de rang 1 reçoit des appels EDI de ses clients constructeurs. Chaque appel comprend un ferme à court terme et une prévision glissante à plus long terme. Cette prévision glissante est très instable, et de l'avis général, elle s'est encore dégradée avec le temps. Les constructeurs prévoient souvent large, et leurs programmes n'arrêtent pas de changer.

Si le fournisseur traite ces appels comme un plan ferme, il fait entrer les à-coups du constructeur directement dans son usine. Il les répercute ensuite chez ses propres fournisseurs. Le résultat, c'est l'effet coup de fouet : des plannings jetés à la poubelle chaque semaine, le transport express devenu la norme, et un stock qui est à la fois trop haut et trop bas en même temps. La solution consiste à faire passer la prévision de pilote à conseillère. Ce sont les appels réels et la consommation réelle qui pilotent le réapprovisionnement, via des buffers dimensionnés pour le taux de demande et sa variation. L'usine tourne sur ce qui est réellement consommé. Vous gardez la prévision glissante — mais pas pour créer des ordres. Vous l'utilisez pour tester si le modèle peut absorber ce que cette prévision laisse présager.

Comment soumettre le modèle à des tests de « stress » ?

L'objectif du DDS&OP est d'utiliser les prévisions pour valider que le modèle opérationnel peut supporter la variation et la volatilité susceptibles de survenir sur l'horizon tactique. Vous confrontez la prévision au modèle opérationnel pour répondre à une seule question : les buffers et la capacité actuels tiendront-ils face à ce qui s'annonce ? Une prévision de référence est le scénario « le plus probable ». Mais comment mettre le modèle opérationnel sous stress ?

Maintenez le niveau de demande et faites varier le bruit.

Les buffers sont dimensionnés pour la variation de la demande, pas seulement pour son niveau. Le test doit donc introduire des niveaux de variation en maintenant le niveau de demande constant. Notre méthode fixe un taux cible de demande supplémentaire. Elle applique ensuite une plage de probabilités sur le degré de bruit et d'erraticité du signal. Elle teste, au niveau de confiance dont vous avez besoin, si les buffers absorbent les à-coups probables autour du taux attendu. C'est un test que le modèle opérationnel peut réussir ou échouer sur ses propres termes.

C'est aussi ce qui vous permet de lâcher le volant.

Si le modèle absorbe le bruit modélisé au niveau de confiance requis, et tient les objectifs de service, de stock et de capacité que vous avez fixés, l'équipe peut piloter au jour le jour sur la consommation et n'intervenir que par exception. Elle a une preuve, pas un espoir, que le modèle encaissera les à-coups probables à venir. La prévision a fait son vrai travail. Elle ne dit pas à la supply chain quoi fabriquer. Elle démontre que le modèle opérationnel est prêt pour ce qui pourrait arriver.

Une question, deux outils

Sept décisions courantes. Une seule question tranche chacune d'elles : existe-t-il un signal de consommation fiable à cet horizon ? La réponse choisit l'outil.

La décision

Signal de consommation fiable ?

Outil

Le rôle de la prévision

Réapprovisionner un article mature, en vente active

Oui — il existe à cet horizon

Pull

Aucun — la consommation donne le rythme

Réapprovisionner un article à long délai à demande avérée

Oui — le buffer couvre le délai

Pull (avec buffer)

Aucun — le buffer est là pour couvrir le long délai

Lancer un produit sans historique

Pas encore

Push, puis bascule vers le pull

Positionne le lancement (produits comparables, caractéristiques, jugement)

Dimensionner les buffers pour une saison ou une promotion

Une variation du taux de demande est attendue

La prévision dimensionne, le pull réapprovisionne

Fixe le buffer à partir de la consommation journalière prévisionnelle ; la consommation continue de le réapprovisionner

Se préparer à un pic ponctuel (Black Friday)

L'événement est trop brutal pour que le pull le rattrape

Push (constitution anticipée), puis pull

Dimensionne une constitution anticipée pour l'événement ; les ventes réelles l'écoulent

Investir dans une capacité à long délai

Aucun signal spécifique à une commande à cet horizon

Push

Positionne l'engagement avant la demande

Piloter une usine sur des appels constructeur instables

Il existe, mais sa prévision est fausse

Pull

Teste si les buffers sont adéquats ; signale les gros changements de taux

Concevoir la combinaison — et ce qu'elle produit

Rien de tout cela ne se met en place tout seul. Livrée à elle-même, une supply chain accumule des habitudes de push et de pull ; elle ne les combine pas. La prévision pilote le réapprovisionnement parce que c'est ce qu'elle a toujours fait. Un buffer garde une taille que personne n'a revue depuis sa création. Une prévision de lancement reste en place parce que personne n'a fixé de date pour la retirer. Concevoir la combinaison, c'est nommer clairement quelques éléments :

  • Quelles décisions la prévision dimensionne ou positionne ?
  • Quelles décisions la consommation cadence
  • Comment la bascule se déclenche ?
  • Qu’est-ce que la prévision a le droit de faire : positionner ? dimensionner les buffers ? tester ?
  • Qu’est-ce que la prévision n'a pas le droit de faire ? Par exemple, créer des ordres de réapprovisionnement qui appartiennent au pull.

Vous fixez aussi la cadence DDS&OP qui teste et ajuste le modèle. Faites cela, et le pull livrera le besoin en fonds de roulement, le service et le calme que cette série d’article promettait. Le push, cantonné aux seules décisions qu'il est seul à pouvoir prendre, délivrera des lancements planifiés plutôt que devinés, une capacité prête plutôt qu'en retard, et des montées saisonnières orchestrées plutôt que précipitées. L'or n'est pas un mélange de push et de pull. C'est une division du travail claire, où chaque outil ne fait que ce qu'il fait le mieux.

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